RESUME :
Cité de Köln, quatre-vingt-sixième année de l'Aigle, la ville étouffe sous les flammes et la fumée, les bâtiments ne sont plus que ruines ; sérieusement endommagée, la cathédrale se tient encore debout. Dorian Hawkmoon, fils du duc de Köln, mène la charge de ses chevaliers contre les soldats Granbretons, qui se sont regroupés devant le parvis : les piquiers de l'ordre du Taureau. C'est le fracas des armes sur les armures ; côté granbreton, c'est la déroute. Le point est dégagé : les Taureaux ont été laminés. Hawkmoon écoute le rapport de Teutoborg, un de ses officiers. Il l'informe que les ornithoptères ennemis n'ont plus de munitions ; quant au baron Meliadus de Kroiden (le Grand Connétable de l'ordre du Loup), il s'est "retranché avec ce qu'il lui reste d'hommes à l'intérieur de la cathédrale". C'est, selon Teutoborg, la seule place que ces "Granbretons tiennent encore". Il ajoute que le reste de la cité sera "bientôt libéré". "À quel prix", se demande Hawkmoon. Il s'enquiert alors de la santé du duc, son père, mais apprend qu'il serait tombé avec sa garde et n'aurait pas survécu, les Loups de Meliadus n'ayant fait aucun survivant. Quelques instants plus tard, Hawkmoon et les chevaliers pénètrent dans la nef de la cathédrale...
CRITIQUE :
Voici une nouvelle adaptation de "Hawkmoon", la première en français, celle des années quatre-vingt parue chez First n'ayant pas été traduite (à ce jour). "Hawkmoon" (Moorcock écrivit cette saga entre 1967 et 1975) est une dystopie dans laquelle la Granbretanne (la Grande-Bretagne) aspire à imposer son joug au reste du monde, en commençant par l'Europe.
Après les travaux de Philippe Druillet et Michel Demuth (1939-2006), de Walter Simonson, de Roy Thomas et P. Craig Russel - et bien d'autres encore, voilà une nouvelle adaptation du "cycle d'Elric", l'œuvre la plus connue de Moorcock. En préface, celui-ci affirme "sans réserve" que cette version rejoint sa vision originale "au plus près". La légitimité est donc assise par l'écrivain lui-même ; rien à dire - d'autant que les quelques ajustements proposés par Blondel ont été également validés par Moorcock. De toutes les adaptations, c'est probablement la plus complète, la plus proche du matériau d'origine.
Le Gris voit là deux facettes. La première est une histoire classique de vengeance, celle de Dorian Hawkmoon. La seconde est l'Europe "face aux impérialismes" (sic) et le questionnement à la fois géostratégique et politique qui en découle : faut-il s'allier avec ses voisins - ou pas ? Effectivement, il s'agit bien de cela, les nations aveugles et individualistes ayant réagi tardivement pour appliquer le principe de l'union faisant la force. Il est plausible que "Hawkmoon" s'inspire à la fois des accords de Munich (1938) et de la construction européenne, l'Union ne comptant que six États-Membres en 1967. Incarnation étatique du mal, fossoyeuse de civilisations et de cultures et insatiable conquérante, la Granbretanne pourrait aussi bien être le Troisième Reich que l'Empire romain.
Airain voit pourtant l'émergence de ce nouvel ordre mondial comme un mal nécessaire qui pourrait mettre un terme à la féodalité et aux conflits régionaux récurrents ; la fin (l'union), peu importe les moyens (la guerre). Bien qu'elle alimente le contexte, cette dimension politique de la saga perd ensuite en importance. Dorian Hawkmoon apparaît plein de caractère, fougueux, colérique, certainement en rage contre lui-même et contre les erreurs qu'il a commises. Le joyau noir l'oblige à être un collaborateur malgré lui, il est sur le point d'atteindre le point de non-retour. Et s'il ne cède pas aux sirènes du suicide (l'éventualité n'est d'ailleurs pas évoquée), c'est seulement parce qu'il voit à plus long terme et que sa soif de vengeance le maintient en vie. Le Gris développe deux, voire trois fils narratifs qui s'entremêlent avec équilibre. Il n'y a aucun maniérisme ici ; les caractérisations sont impeccables, les dialogues sonnent juste. Ce tome captivant répond aux attentes des fanas de Moorcock comme à celles des néophytes.
Voici une splendide partie graphique, avec plusieurs doubles pages absolument somptueuses. Pour ceux qui lisent "Elric" en parallèle, la filiation visuelle entre les deux franchises est flagrante ; elle était voulue par les auteurs (et peut-être suggérée par le responsable éditorial, Benoît Cousin). Dellac a aussi expliqué dans un entretien les inspirations gothiques, baroques et steampunk pour Londra, la capitale granbretanne (cette tour de Big Ben !), antiques (gréco-romaines et perses) pour la Kamarg. Bien que Poli semble avoir participé à la partie graphique (dans quelle proportion, ce n'est pas expliqué), les dessins (dans un registre réaliste) ne sont pas affectés par les rondeurs qui caractérisent le style de cet artiste, même si ce Meliadus-là n'exsude peut-être pas suffisamment le mal, un point de vue très subjectif. La réussite de l'ensemble est incontestable : décors, costumes, expressivité, découpage, mise en page, ou choix des teintes, le travail de l'équipe artistique force l'admiration.
Globalement très respectueux de l'œuvre de Moorcock (évidemment, il a fallu tailler dans le texte), ce premier tome est une révélation : Le Gris et Dellac donnent vie à cet univers à la fois original et proche de notre propre histoire en lui insufflant une irrésistible dimension épique. Cette adaptation tient toutes ses promesses.
Information : Intitulé "Le Joyau noir", cet album paru en septembre 2022 est le premier tome de la série "Hawkmoon" publiée par Glénat. Ce recueil relié (de dimensions 24,0 × 32,0 centimètres, couverture cartonnée) contient cinquante-cinq planches, toutes en couleurs ; c'est une nouvelle adaptation de "La Légende de Hawkmoon", de Michael Moorcock, une œuvre-culte appartenant au registre du merveilleux héroïque, du médiéval fantastique, ou de l'Heroic Fantasy, selon la terminologie en vogue. Le scénario est écrit par Jérôme Le Gris. Le Gris a aussi scénarisé la série "Horacio d'Alba" (2011-2016), entre autres. Benoît Dellac et Didier Poli se chargent des dessins. Dellac a notamment travaillé sur "Notthingham" et Poli est directeur artistique de "La Sagesse des mythes". Pour terminer, la mise en couleurs a été composée par Bruno Tatti et Angélina Rodrigues.
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